Fonder un label latinoaméricain depuis Buenos Aires, créer des performances audiovisuelles qui font dialoguer microbiologie et synthèse numérique, et mener tout ça comme artiste non binaire trans et militante : Feli Cabrera López, connue sous le nom de scène Efe Ce Ele, opère à l’intersection exacte où le corps, le son et la technologie cessent d’être des catégories distinctes. Il ne s’agit pas d’une posture. C’est une méthode de travail.
Pratique artistique
Le travail d’Efe Ce Ele résiste à la classification de genre — non par provocation, mais parce que ses performances exigent un cadre plus large. Née en Colombie, elle s’installe à Buenos Aires à 18 ans et amorce une formation formelle en synthèse sonore, sampling et production musicale. Cette base technique devient le socle d’une pratique transmédiale où le son, l’image et la recherche scientifique se génèrent en parallèle, sur scène comme en studio.
Ses performances live — en particulier Bio-Synthesis et Others — utilisent des ressources microbiologiques et numériques pour construire des environnements audiovisuels immersifs où le sonore et le visuel évoluent en transformation constante. Dans Others, des pièces qui vont de l’ambient au techno expérimental composent un set qui explore «l’intersection entre créatures vivantes et entités synthétiques virtuelles». L’approche cinématographique de ses actuations les rapproche davantage de l’installation que de la performance conventionnelle : on y entre, on n’y assiste pas.
Cette dimension n’est pas séparable de son engagement théorique. Dans des conférences comme Taxonomy, Gender and Technological Art, elle articule les liens entre l’art électronique, le biopouvoir foucauldien et la nomenclature biologique comme système de catégorisation qui affecte le développement humain. Le discours ne suit pas l’oeuvre — il l’informe directement.
Outils et méthodes
Le travail d’Efe Ce Ele est transmédial par construction : le son et l’image sont générés et traités en parallèle pendant les performances. Ses sorties sur des labels comme Fragment A, P H K T, Éditions Éter et sound-space révèlent une production qui conjugue synthèse modulaire, textures rythmiques non conventionnelles et traitement en temps réel. La combinaison Ableton Live et synthèse modulaire est caractéristique du profil technique d’artistes dont la performance audiovisuelle en direct constitue la colonne vertébrale — même si les détails précis de son flux de travail n’ont pas été documentés publiquement.
Sur le plan de la diffusion et de la curation, elle a fondé Fragment A, label dédié à «rendre visibles les Rythmes Expérimentaux et à élargir la scène électronique latinoaméricaine à l’intérieur et au-delà de ses frontières géographiques», en collaboration avec le Festival Internacional Estéticas Expandidas. Le label est actif, avec des artistes comme Camila Rizzo, Xyamm Angel et Maia Basso — un projet d’infrastructure autant qu’un projet artistique.
Oeuvres marquantes
En 2020, Efe Ce Ele a publié trois travaux simultanément sur trois labels distincts : Inside (Dissident Movement), Nacer (Éditions Éter) et Coltan (sound-space). Cette manoeuvre reflète à la fois sa productivité et sa capacité à opérer dans plusieurs écosystèmes de distribution — une logique qui va à l’encontre de la concentration sur un seul label habituelle dans les circuits commerciaux. La même année, elle participait à Amplify D.A.I., le programme du British Council, de Somerset House Studios et de MUTEK orienté vers la visibilité des artistes et curateures femmes dans les arts numériques.
Sa participation à MUTEK Barcelone et à MUTEK Montréal l’a positionnée dans la scène globale de la musique électronique expérimentale. Pour Léa Tremblay, qui couvre le MUTEK montréalais depuis 2016, la présence d’Efe Ce Ele dans ce contexte n’est pas anecdotique : elle signale une articulation réelle entre la scène latinoaméricaine et les circuits anglophones et francophones du Nord — une articulation que la plateforme Amplify DAI a précisément cherché à nommer et à documenter.