France Jobin passe environ 95 % de son temps en studio à créer et traiter du son avant même de commencer à composer. Ce n’est pas une anecdote de méthode : c’est la clé de tout. Artiste sonore et compositrice établie à Montréal, elle construit depuis le début des années 2000 des sculptures de son site-specific où les enregistrements de terrain, la synthèse modulaire et la mécanique quantique fonctionnent comme cadres conceptuels — pas comme ornements. Son travail s’écoute; il se traverse aussi.
Pratique artistique
La première performance publique de France Jobin a eu lieu en 2001, sous l’alias i8u, faisant d’elle la première artiste sonore féminine à se produire au festival MUTEK de Montréal. Cette date est un repère utile, mais elle risque d’éclipser l’essentiel : la continuité et la radicalité d’une pratique qui n’a cessé de se préciser depuis lors.
Son approche part d’une prémisse minimaliste. Elle enregistre des sons de terrain, sélectionne des segments d’une seconde, les traite, les réduit. «Peler chaque couche superflue jusqu’à la distillation de chaque son», dit-elle — une formulation qui rappelle moins la production musicale que la sculpture. Les oeuvres qui résultent de ce processus sont ce qu’elle appelle des sound sculptures : des structures sonores conçues pour recadrer l’écoute de l’auditeur·rice, en créant des espaces où l’attention se déplace vers l’imperceptible.
Depuis 2009, sa recherche s’oriente vers la mécanique quantique. Des concepts comme le vacuum decay, la théorie des cordes et l’intrication quantique fonctionnent dans son travail comme structures conditionnant les décisions compositives — non comme métaphores décoratives. «La musique n’est pas les notes sur la partition; la musique est l’espace entre les notes», affirme-t-elle, une position qui remonte à sa rencontre formatrice avec Kind of Blue de Miles Davis. Sa discographie chez ROOM40 (Australie), LINE (États-Unis), ATAK (Japon), Baskaru (France) et nvo (Autriche) situe cette pratique dans un réseau international de labels exigeants.
Sa recherche doctorale à l’Université Concordia, en cours, approfondit ces croisements entre art sonore et physique théorique — un ancrage institutionnel qui s’ajoute à une pratique de résidences internationales soutenue.
Outils et méthodes
La configuration de studio de France Jobin combine synthèse modulaire, matériel de percussion et traitement numérique. Lors d’une résidence chez Erica Synths en novembre 2025, elle a travaillé avec le Pērkons HD-01 en désactivant le séquenceur pour opérer l’instrument de façon purement gestuelle, explorant sa dynamique dans le registre du drone. Elle conserve l’E-Mu Morpheus, synthétiseur à transposition Z-plane utilisé dans ses premières productions, et le SYNTRX d’Erica Synths, mis en oeuvre lors d’une résidence au EMS Elektronmusikstudion de Stockholm en octobre 2025.
Sa formation initiale est celle du piano classique — une base qu’elle a délibérément désapprise pendant trois ans pour déprogrammer les schémas compositifs acquis et construire un langage propre. Cette décision n’est pas marginale dans son parcours : elle explique une partie de la radicalité formelle de son travail, qui ne ressemble à aucune des traditions auxquelles il pourrait superficiellement être rattaché.
Oeuvres marquantes
Entanglement (2024–2025) est une installation audiovisuelle qui traduit le phénomène quantique de l’intrication en expérience sensorielle immersive. L’oeuvre a été adaptée pour Apple Vision Pro et disponible sur la plateforme à partir de novembre 2025 — une des premières oeuvres de sound art expérimental dans ce format. La Fluctuation du Vide est une pièce de performance où le comportement des électrons et les états quantiques deviennent paysage sonore en temps réel, présentée en France et en Lettonie. En 2024–2025, Jobin a participé au programme Quantum Arts-Science Initiative de l’Institut Quantique (Université de Sherbrooke), une résidence qui met en relation des artistes et des physiciens quantiques. Avec Yamil Rezc, elle a effectué une résidence au EMS Stockholm (octobre 2025) qui a abouti à une nouvelle oeuvre présentée à Musica (Strasbourg).
Pour Léa Tremblay, la trajectoire de France Jobin illustre quelque chose d’important sur la scène montréalaise de l’électronique expérimentale : sa présence internationale n’est pas le fruit d’une stratégie de positionnement, mais d’une cohérence artistique qui finit par trouver ses réseaux propres — des labels japonais aux festivals lettons, sans jamais infléchir la radicalité du propos.